[Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Tous les sujets relatifs aux guerres de la Révolution et de l'Empire (1792-1815) ont leur place ici. Le but est qu'il en soit débattu de manière sérieuse, voire studieuse. Les questions amenant des développements importants ou nouveaux pourront voir ces derniers se transformer en articles "permanents" sur le site.

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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 09 Oct 2020, 05:00

        5) Rappels chronologiques à la date du débarquement de Sir Murray à proximité de Tarragona:

        En Allemagne, le 4 Juin est la date de signature de l'armistice de Pleiswitz, qui met fin à la campagne de printemps, et fait rentrer en jeu l'Autriche, tout d'abord en tant que médiatrice. À la reprise des hostilités le 10 août, elle s'alliera avec les Coalisés contre la France.

        Au cœur de l'Espagne, le Roi Joseph et le maréchal Jourdan tiennent un conseil de guerre le 2 Juin à Valladolid. Il ont rassemblé à moins d'une journée de marche de la ville environ 50000 soldats pour la défense du cours du Duero et de la Pisuerga, sur la grande route vers la France. Le principal problème est que Wellington est connu comme étant présent à Toro avec environ 40000 hommes, et la colonne Hill, d'environ 30000 hommes, est annoncée en marche depuis Salamanca vers le nord, soit pour attaquer Valladolid, soit pour se joindre à Wellington, et que l'armée espagnole de Galice, d'au moins 10000 hommes, est annoncée en marche pour Medina de Rioseco, menaçant les arrières de l'armée française.

        Le résultat de ce conseil de guerre est la décision d'abandonner Valladolid pour se replier vers Burgos, et heureusement, car derrière les Galiciens se trouvent les 20000 hommes de la colonne Graham, qui seraient en mesure de fermer la retraite de l'armée française contre la Pisuerga si elle restait sur place. L'attaque concentrique de l'armée anglo-alliée mettrait aux prises un peu moins de 90000 hommes attaquant 50000 Français qui n'auraient aucune retraite possible.

        Dans la retraite vers Burgos, Wellington va détacher la majorité de sa cavalerie sur la route principale pour masquer l'absence d'infanterie sur cet axe, et se mettre en marche par les montagnes du royaume de Leon, lui permettant d'empêcher les Français de défendre la ligne de l'Ebro. Les forts de Burgos, qui avaient arrêté le général anglais l'année précédente, seront détruits et abandonnés sans combat car l'armée française et les convois de réfugiés passé auparavant on mangé les réserves de nourriture destinées à la défense. La bataille de Vitoria sera livrée le 21 juin.
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Messagepar MASSON Bruno sur 12 Oct 2020, 17:07

        6) Arrivée sur site et débarquements

        Grâce à un vent porteur, l’expédition anglaise arrive à proximité de Tarragona le 2 juin; la veille, le bataillon de Roll-Dillon et le 2/67th, une pièce de 6 et un obusier de campagne, sous le commandement du colonel Prévost, ont été dirigés sous convoi du HMS Invincible pour la prise du fort San Felipe de Balaguer, qui verrouille l’accès sud de la plaine de Tarragona et interdit la seule route par laquelle le traffic à roues peut passer. S’il est pris, Suchet devra se passer d’artillerie et de logistique pour contrer le débarquement anglais.

        La flotte anglaise jette donc l’ancre le 2 au sud du cap Salou, à une petite quinzaine de kilomètres de la forteresse. Débarquer plus près se serait fait sur une plage ouverte, à distance de frappe d’une éventuelle sortie de la garnison.

        Murray trouve sur la plage le général espagnol Copons, qui conformément aux ordres reçus de Wellington, se déplace de son quartier général de Reus pour conférer avec le commandant de l’expédition contre Tarragona.
        La première demande qui lui est faite est de détacher deux bataillons en soutien de l’attaque du col de Balaguer, ce qui est fait aussitôt, et le colonel Prévost trouve à son débarquement le 3 les troupes espagnoles (bataillons Voluntarios de Palma et Barcelona) qui l’attendent sur la plage.

        Le 3 aussi, les troupes de l’expédition principale commencent à débarquer avec armes et bagages, ainsi qu'une partie de l'artillerie et des chevaux de la cavalerie. A la fin de la journée la ville est bloquée sur tout son pourtour. La brigade Adams est positionnée à l'embouchure du Francoli, puis en remontant vers le nord on trouve le reste de la division Mackenzie, la division Clinton tient les hauteurs du Monte Olivo, où le fort détruit par Suchet lors du siège a été laissé en l’état, et finalement la division Whittingham complète l’encerclement au nord jusqu’à la côte.

        En ce qui concerne l’armée espagnole de Catalogne, nommée Primero Ejercito, elle a en Juin 1813 un effectif de 15000 « présents sous les armes ». De ce chiffre, il faut déduire 5500 hommes de très nouvelle levée, incapables de faire campagne, et prudemment laissés en garnison dans l’intérieur. Il reste ainsi 8 à 9000 fantassins en 12 bataillons et 370 cavaliers montés qui menacent la route entre la frontière française et Mora au sud, coupant les détachements aventurés et se montrant aussi désagréables que possible à l’occupant français.

        Début juin, conformément aux ordres de Wellington, Copons a laissé son subordonné Eroles avec deux bataillons (Regimiento de Baza, Tiradores de Busa, environ 1500 baïonnettes) autour de Manresa pour observer la chasse aux insurgés menée par le général Decaen dans les contreforts des Pyrénées, alerter sur un éventuel mouvement vers le sud et suivre les troupes détachées ; il s’est lui-même rapproché de Tarragona avec les dix bataillons restants, prenant bien garde à ne pas donner l’alerte à la garnison avant l’arrivée de Murray, et se plaçant entre Montblanch et Valls, dans la montagne. Dès l’approche des navires anglais, il transporte son QG à Reus, avec la moitié de ses unités, les autres se plaçant vers Altafulla et le pont de la Gaya, pour intercepter les communications avec Barcelona.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 14 Oct 2020, 15:45

      Le plan de la forteresse de Tarragona, le plus clair et le moins surchargé de trucs inutiles que j'ai trouvé. C'est en fait celui d'Oman pour le siège français de 1811, sans les indications de tranchées et de batteries françaises

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Messagepar MASSON Bruno sur 14 Oct 2020, 15:50

        7) Tarragona en 1813

        La forteresse, dont la prise en 1811 a valu à Suchet son bâton de maréchal et une certaine réputation sanguinaire, n’a reçu en 1813 ni les sommes ni les ouvriers pour réparer les dégâts du long siège qu’elle a subi. Ce même maréchal n’ayant ni les moyens ni l’envie d’enfermer les troupes nécessaires à garnisonner entièrement ce point vital de sa ligne de communication, n’y a laissé que deux bataillons, un du 20e de ligne français et un du 7e de ligne italien, ainsi que 2 compagnies d’artillerie. les équipages de 3 petits navires français bloqués au port complèteront la garnison en tant que canonniers auxiliaires

        Le gouverneur est un bon commandant, le général Bertoletti, qui est parfaitement conscient de la faiblesse de sa position. La responsabilité de la défense de la ville dépend en premier lieu de l’Armée de Catalogne qui est sous les ordres du général Decaen, puis de Suchet. Malheureusement, Decaen, au début de 1813, a du entreprendre une chasse aux guérilleros sur les contreforts des Pyrénées en même temps que l’Armée du Portugal, et toutes ses troupes disponibles sont donc au nord de Barcelone quand Murray débarque.

        Coïncidence, fin mars/début avril, le gouverneur de Tarragona a fait savoir que si 2 à 3000 soldats n’étaient pas ajoutés à sa garnison, la place ne pouvait tenir une semaine contre un assaillant déterminé. La garnison en place étant squelettique pour la taille des fortifications, toute l’enceinte extérieure a été abandonnée, et les dommages du siège aggravés pour que l’ancien rempart ne puisse servir de refuge à un attaquant, à l’exception du Fort Royal et du bastion San Carlos, qui permettent d’interdire la rade aux croiseurs anglais.

        Ces deux points fortifiés ont été réparés avec les moyens du bord, leur gorge fermée par une palissade, et sont occupés chacun par une seule compagnie d’infanterie et armés d’un unique canon. Cette garnison est un peu jetée là en « enfants perdus », car elle n’a pas les moyens de préparer une sortie pour permettre sa retraite si elle est en train d’être coupée, et cette même retraite devra s’effectuer sur près de 400 m de terrain découvert.

        Même ainsi, les gardes normales (c’est à dire hors présence de troupes hostiles à l’extérieur) absorbent 500 hommes, et comme elles doivent être montées 24 heures sur 24, elles épuisent la garnison présente. Pour comparaison, lors de l’attaque finale de la ville haute par Suchet, la garnison espagnole était de l’ordre de 10000 hommes, dont 8000 ont été fait prisonniers.

        Heureusement, la géographie aide la garnison, car la partie nord est trop raide pour être vraiment attaquée (Bertoletti ne laissera ainsi que quelques vedettes entre les bastions San Geroni et La Reyna), l’est surplombe la plage ouverte de Milagro, et un assaut depuis l’ouest devra se faire à travers 500 m de glacis entre l’ancien fort du Monte Olivo et les bastions Rey et San Pedro, totalement commandés par les défenses de la ville haute.

        La seule approche efficace doit se faire du sud-ouest, comme les Français l’ont fait en 1811, ce qui permet de négliger une partie de l’enceinte dès l’approche ennemie.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 18 Oct 2020, 05:52

        8) État d'esprit de Sir John Murray dans la première quinzaine de juin 1813

        Dès le débarquement, la terreur semble s’être emparée du général anglais ; ses calculs (en grande partie exacts) lui font mettre les troupes susceptibles de lui être opposées, tant sous Decaen au nord que sous Suchet au sud à 25000 vétérans. Il lui est évident (et c’est exact) que l’armée sous ses ordres, même renforcée par les douze bataillons de Copons, est incapable de s’opposer, même en position très forte, à des forces de cette ampleur.

        Mais il ne fait aucun cas des difficultés que le rassemblement de ces troupes, parfois de postes très éloignés, et le déplacement comme la nourriture de tous ces soldats, vont représenter pour les deux chefs français... Ni du fait qu’ils sont situés à l’opposé l’un de l’autre, sans aucune communication possible maintenant qu’il est entre les deux, ni même du fait qu’ils vont devoir laisser des troupes en observation des insurgés du nord et des 2do et 3o Ejércitos à Valence.

        En général, et c’est ce qu’il déclarera à son procès en 1814, il est persuadé de l’échec de son entreprise, et se considère un peu comme un pion sacrifié par Wellington dans son plan de campagne. Tout ce qui peut le gêner est sensé se produire, et tout ce qui peut aider le Français doit nécessairement avoir lieu.

        Ses généraux, étonnés du manque d’allant de leur commandant, vont même se compromettre jusqu’à venir le trouver pour lui demander des actions plus offensives ; sa réponse sera simplement « ça ne va pas marcher » (« it will not do »), et ses subordonnés vont alors refuser de sauter le pas vers une baraterie franche et rentrer dans le rang.

        Il est à noter qu’aucun d’eux, même pas le chef d’état-major, n’aura tout au long des quinze jours de durée des opérations, d’information sur les buts de campagne de Murray, et qu’ils n’apprendront l'existence du plan de campagne de Wellington que lors du conseil de guerre du 17 juin (et encore, partiellement). À ce stade la campagne sera arrivée à un point où rien ne pouvait plus empêcher son échec. Peut-être était-ce la rançon de leurs interférences répétées dans les ordres donnés par Murray lors des journées précédant le 2e Castalla...
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 21 Oct 2020, 05:46

        9) Attaque du Col de Balaguer

        Ce col se trouve à un endroit de la côte où un ressaut rocheux se jette dans la mer, et donc la route côtière quitte les abords du rivage pour aller chercher un passage plus facile au sein de ce massif. Aujourd’hui, l’autoroute passe sous ce ressaut, et le col n’est plus desservi que par un chemin de montagne à peine accessible à des mulets ; il reste néanmoins à proximité une série de bunkers du XXe siècle, indiquant bien l’importance de ce point de passage jusqu’à l’époque contemporaine.

        La route alternative Perello-Bandellos-Montroig-Reus est en effet tout à fait impraticable au trafic à roues et à peine passable à cheval, et celle joignant Tortosa à Reus par Mora ferait perdre plus d’une semaine, sans compter les délais pour la réparer car elle est en très mauvais état. Il est possible de trouver une route encore plus intérieure par Mequinenza et Lerida, qui est en meilleur état, mais elle traverse une zone désertée par la population et à peu près dépourvue d'eau, et ferait perdre aussi une dizaine de jours

        La possession du fort même n’est pas nécessaire aux Anglo-Alliés, car s’ils ne peuvent le conquérir, la route peut être bloquée par des rochers ou simplement être détruite à l’explosif. Elle obligerait néanmoins les Français à un siège préalable à celui de Tarragona si Suchet remontait du sud avec des moyens écrasants.

        Le colonel Prévost arrive donc devant le fort le 3 juin, avec ses deux bataillons « anglais » et deux espagnols, plus une pièce de 6 et un obusier de campagne. Les murs étant à l’épreuve de l’artillerie de campagne, la seule chose qui peut être effectuée le premier jour est d’envoyer quelques shrapnels dans la cour du fort avec l’obusier.

        Le lendemain, deux pièces de 12 venant de l’Invincible sont amenés à bras d’hommes par les marins dans une redoute construite la nuit à 500 m des murs, mais leur feu est inefficace ; la garnison, constituée d’une compagnie d’infanterie et d’un détachement d’artillerie, se garde bien de se montrer en dehors des murs, et les troupes coalisées bloquent le fort, les canons de marine testant la solidité des murs. la garnison tiendra ainsi quatre jours, jusqu’à ce que deux pièces de 24 livres et 3 mortiers en provenance du Stromboli soient montées par les marins sur une hauteur voisine et commencent un feu plongeant dans la cour du fort (6 juin).

        Le 7, une bombe chanceuse fait exploser un magasin de poudres secondaire et, dépourvue de cantonnements protégés, la garnison se rend alors plutôt que de se faire éradiquer sans pouvoir riposter. Les défenseurs ont un peu moins de 50 hommes hors de combat, et une centaine de prisonniers ; les assiégeants 5 morts et 43 blessés.

        Dès lors, toute tentative de secours de la garnison par l’armée de Valence devient virtuellement impossible, et d’ailleurs Suchet ne dépassera pas vraiment Perello.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 25 Oct 2020, 04:49

        10) Siège de Tarragona, 1ère partie

        N’importe quel commandant, anglais, espagnol ou français, ayant un tout petit peu d’allant, devant une forteresse ayant deux avant-postes séparés et non soutenus par le corps principal, surtout s’il se sait pressé par le temps, choisirait une des deux options :
        - soit tenter l’escalade immédiate des deux points, qui ne sont défendus sur l’arrière que par des palissades et dont la garnison ne peut être nombreuse.
        - soit ignorer carrément ces points, et tenter de s’infiltrer entre eux et la forteresse elle-même. Dans ce cas-là, les garnisons doivent faire leur possible pour rejoindre le corps principal de la fortification, car sans nourriture et sans munitions elles ne peuvent rien faire et vont rapidement devoir se rendre.

        Mais pas Murray… Lui choisit de commencer un siège en règle devant les deux points, et fait construire deux batteries pendant la nuit du 3 au 4 juin, et commencer un parallèle un peu en dessous du bastion d’Orléans. Pendant cette même nuit, et pour couvrir les troupes occupées à creuser, deux bricks, une corvette et un navire bombardier se rapprochent du rivage et arrosent le corps principal de la forteresse. Cela a pour effet de faire baisser la tête aux sentinelles qui auraient pu détecter les travaux anglais, et met le feu à quelques maisons, mais un tir aveugle de nuit est incapable d’endommager les murs de la forteresse, donc les effets sur la défense sont négligeables..

        Le 4 juin, les deux batteries ouvrent le feu sur leurs deux cibles, dont les garnisons sont bien en peine de riposter, et endommagent sérieusement les deux fortins, tout en subissant des tirs irréguliers du bastion San Pablo. Après sept heures de tirs, les deux batteries se taisent, et une nuée de tirailleurs se précipite jusque sous les murailles et ouvrent le feu sur tout ce qui bouge à l’intérieur des ouvrages détachés. Pour le général Bertoletti, cela semble indiquer un assaut imminent, que les garnisons seraient bien en peine de repousser, mais les fantassins se retirent à la tombée de la nuit sans rien tenter.

        Le commandant de la place se demande alors si tout cet étalage de force ostentatoire pour un si piètre résultat n’est pas une diversion pour obliger Suchet à dégarnir Valencia, qui sera alors vulnérable à un retour du corps présent sous ses murs. Le 5 voit le retour d’un feu d’entretien de la part des deux batteries, visant à empêcher les travaux de réparation du Fort Royal et du bastion San Carlos, mais sans plus. Dans la nuit du 5 au 6, les navires de l’Amiral Halliwell reprennent le bombardement aveugle, et sous leur couvert, la batterie n°3 est construite et armée de 6 pièces de 24 visant le bastion San Pablo.

        Le 6, les 3 batteries reprennent le tir intensif, et vers midi, les palissades fermant les ouvrages détachés et les murs attenants ont étés suffisamment endommagés pour que le colonel du génie anglais déclare que les deux points peuvent être pris d’assaut quand le général en chef le déciderait. Il a aussi le malheur d’ajouter que leur prise ne pourrait pas servir lors de l’assaut contre la place elle-même, car le terrain attenant était trop près des murailles pour que des tranchées y soient établies ; c’est pourtant exactement ce que Suchet avait fait en 1811…

        Murray décide alors de ne pas lancer l’assaut, de laisser les trois premières batteries continuer leur feu d’entretien, et faire construire deux nouvelles batteries de six pièces, une sur le Monte Olivo et une juste à côté des ruines du fort qui y était construit. Le but est de battre en brèche l’espace entre les bastions Rey et San Pedro, et d’attaquer la ville haute à partir de là, et d’autres canons, plateformes et outils sont débarqués dans ce but. C’est abandonner complètement les efforts commencés depuis quatre jours pour recommencer à zéro.

        C’est d’autant moins compréhensible que le même jour, Murray reçoit une rumeur arrivée le 5 au camp du colonel Prevost et transmise au QG, affirmant que Suchet était arrivé à Tortosa le 4 et reparti le 5 ; Prevost annonce qu’il sera sans doute en présence de l’ennemi le 6, et que s’il n’a pas pris le fort Balaguer, il reculera jusqu’à Tarragona en cherchant à ralentir la colonne ennemie.
        L’alerte n’est pas complètement fausse, juste très anticipée, car la brigade Pannetier, poussée loin en avant pour obtenir des renseignements, ne sera à Tortosa que le 8, arrivant le 10 à Perello, y apprendra la chute du fort et s’arrêtera en attendant d’autres ordres.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 28 Oct 2020, 17:04

        11) Débuts de campagne français au nord et au sud

        Suchet apprend le débarquement anglais à Tarragona le 4, et prévient aussitôt la garnison de Tortosa qu’il sera présent le 5 ou le 6 (d'où sans doute la première rumeur reçue par le camp anglais). Néanmoins il ne va choisir les troupes destinées à marcher que le 5, et ne donne immédiatement l’ordre qu’à la brigade Pannetier de partir en avant-garde. Il laisse à Valencia Harispe, commandant sa propre division ainsi que celles de Robert et de Severolli, la majorité de sa cavalerie et de son artillerie.

        Sa colonne sera donc composée de Pannetier, de la division Musnier, du 12e Hussards et d’un escadron du 24e Dragons en garde du général plus trois batteries, soit en comptant Pannetier, pas vraiment plus de 8000 hommes. Comme il sait que Murray a les moyens de déplacer environ 15000 hommes, ce qu’il compte faire avec aussi peu de monde n’est pas très clair. Certainement pas forcer les Anglais à rembarquer, renforcés qu’ils vont certainement être par les troupes du 1ro Ejército.
        Mais sortir plus de monde du royaume de Valencia nécessiterait une évacuation quasi-complète, ne gardant que Sagunto et des avant-gardes dans la ville de Valencia même, et il ne peut s’y résoudre.

        Suchet a aussi demandé à la garnison de Tortosa de faire un effort pour la sauvegarde du Fort Balaguer, mais le commandant de la place estimera ne pas avoir assez de troupes pour ne serait-ce que renforcer Pannetier lorsqu’il s’avancera vers Tarragona. Le maréchal se trouve à Tortosa le 9 au soir, mais avec juste l’escadron de dragons qui lui sert d’escorte ; en effet, la division Musnier a été très longue à rassembler, et ne partant de Valencia que le 7, n’est pas attendue à Tortosa avant le 11.

        N’ayant aucune nouvelle de Decaen, ni d’informations sur les positions anglaises, le Maréchal s’arrête avec son escorte le 10 à Perello. Il donne alors l’ordre à Pannetier de laisser son artillerie et tous ses impédimenta sur place, et de pousser une reconnaissance avec son infanterie seule sur la route de Montroig pour essayer d’obtenir des renseignements sur les troupes françaises de Catalogne, sans lesquelles il ne peut rien faire. C’est extrêmement dangereux, car il envoie ainsi un peu plus de 3500 fantassins en pleine montagne à la rencontre d’un ennemi qu’il sait être au moins huit fois plus nombreux.

        En Catalogne, Maurice Mathieu, à Barcelona, apprend le débarquement anglais le 4, et en informe son supérieur le général Decaen, qui est alors à Gerona. Ce dernier n’a guère avec lui le 5 que la brigade Beurmann, et son premier mouvement n’est pas loin de la panique, car dans la réponse qu’il envoie vers Barcelona, il indique qu’ils n’ont rien qui permette de résister à un débarquement de cette ampleur, et qu’il faudra sans doute abandonner Barcelona pour se regrouper au Nord.

        Après s’être calmé, il expédie des ordres de rappel à toutes les troupes dispersées dans les montagnes et envoie la brigade qui est sous ses ordres en direction de cette ville le 8 juin. Ses ordres à Maurice Mathieu sont de constituer une colonne avec ladite brigade dès qu’elle arrivera, augmentée de tout ce qu’il peut prélever dans la garnison de la capitale catalane sans risquer sa perte. Il doit ensuite avancer d’une marche en direction de Tarragona, sans quitter la vallée du Llobregat, sachant qu’il devrait être en mesure de réunir 4000 hommes de plus sous deux à trois jours et qu’il viendra le renforcer à ce moment-là.

        Maurice Mathieu, le seul général avec Copons à avoir été à la hauteur durant cette campagne de « bras cassés », reçoit la brigade Beurmann le 10, la renforce de quatre bataillons tirés de la garnison de Barcelona, et s’avance jusqu’à Villafranca qu’il atteint le 11 avec ces 6000 hommes et 300 cavaliers, tout en répondant à Decaen que l’honneur de l’Armée de Catalogne est engagé dans le secours à la garnison assiégée, et qu’il ne peut faire autrement que d’essayer de faire un geste pour sa sauvegarde avec ce dont il dispose.

        Il repousse même les avant-postes espagnols de Copons jusqu’à Arbos le 12 pour essayer d’obtenir des renseignements, sans résultat. Le 13, il reçoit enfin une première missive de Suchet, mais c’est celle que ce dernier a écrit le 31 depuis Valencia, et elle est désespérément peu informative. Se trouvant vraiment très aventuré, sans nouvelles des renforts promis par son chef ni de l’Armée de Valence, et craignant un possible mouvement tournant espagnol qui le couperait de ses bases, il commence à rétrograder vers la vallée du Llobregat, pensant abandonner Tarragona à une reddition assurée. Le silence de son chef, qui dure depuis une semaine, l’inquiète pour la sécurité de la grande ville de Barcelona, alors qu'il sait que la division Eroles, dont il ne sais pas qu'elle est réduite à deux bataillons, en est toute proche.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 01 Nov 2020, 07:13

        12) Derniers préparatifs pour l'assaut de Tarragona et rumeurs en cours

        La construction des deux batteries du monte Olivo et leur armement va durer jusqu’au 10 juin, entre-temps le général anglais reste à l’affût de toutes les rumeurs, surtout si elles sont de mauvais augure.

        Le 7, une rumeur fait part d’une forte colonne française à Amposta, à l’embouchure de l’Ebro, et que Suchet est parti de Valencia. Par des calculs savamment faussés, Murray donne à la colonne qui remonte du sud 13000 hommes, et la nouvelle du départ de troupes de Gerona en direction de Barcelona devient la création d’une colonne de 10000 ennemis venant de cette dernière ville. Le même jour (7 juin), il écrit une lettre à Wellington où il annonce qu’il n’a pas d’information fiables sur les troupes disponibles du côté français, mais qu’il est sûr que le maréchal est capable sous quatre à cinq jours de lui opposer 24 à 25000 hommes, et qu’il ne pourra s’opposer à lui, même dans une excellente position.

        La nouvelle de la prise du fort Balaguer arrive au QG le 8, avec la précision que les troupes françaises annoncées depuis le sud n’ont pas été vues. Le 9, dans une entrevue avec l’amiral Halliwell, au dégoût évident de ce dernier, Murray propose de rembarquer le lendemain ; il en est dissuadé par les remontrances de son homologue de la Navy, mais comme le dit Fortescue, « dès ce moment, toute idée de coopération cordiale entre l’Armée et la Flotte a disparu ». Les 9 et 10, les navires se rapprochent à nouveau du rivage pour bombarder la ville haute, et les batteries de monte Olivo commencent le tir ce dernier jour, avec un effet immédiat sur les murs mal réparés de la forteresse.

        Lors de son procès, le général dira que la capture du fort de Balaguer, rallongeant le trajet de Suchet de deux jours, lui a permis de rester deux jours de plus devant la forteresse. Le 10 toujours, lui arrive une nouvelle certaine, venant d’un espion dans Valencia, que les troupes françaises n’ont quitté la ville que le 7, au nombre de 8 à 9000, ce qui veut dire que les rumeurs précédentes étaient fausses.

        Le 10 au matin, le bombardement de Tarragona étant visiblement très efficace, et une colonne française, surévaluée à 10000 hommes, ayant été vue sortant de Barcelona, Murray va rejoindre le Général Copons à son QG de Vendrell. Il laisse à Tarragona le général Clinton aux commandes du siège, avec ordre de continuer le feu, et de chercher à savoir ce qu’il se passe au sud.

        Le général espagnol, lui, et en conformité avec ce qui se fera plus tard, n’est pas mis au courant des envies de fuite de son homologue anglais. A la demande de Murray, il a déplacé son QG de Valls à Vendrell, et positionné cinq bataillons et trois escadrons sur la route côtière, qui est peu pratique pour les Français car sous le feu des navires anglais. Quatre autres bataillons se placent vers Arbos, pour défendre le col de Santa Margarita, avant de reculer et bloquer le passage de la Gaya devant Arbos même. Les deux détachements sont isolés l’un de l’autre, car il n’existe aucune bonne communication directe à travers la montagne.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 04 Nov 2020, 17:22

        13) Jusque ici tout va bien....

        Les deux généraux discutent de la menace venant du nord-est, et il est convenu que toute la cavalerie « anglaise » renforcera au plus tôt le front de la Gaya, soutenue le lendemain par 8000 hommes et deux batteries de campagne de l’armée anglo-alliée. Murray envoie immédiatement au colonel Bentinck l’ordre de se déplacer en soutien des Espagnols avec deux de ses escadrons et deux pièces d’artillerie. (Notez bien, 2 escadrons, pas les 4,5 qui constituent "toute la cavalerie" de l’armée anglo-alliée). L’infanterie ne peut être déplacée avant le lendemain, car un assaut de la forteresse est prévisible le 11. Murray retourne alors à Tarragona, où tout se passe comme prévu, accompagné d’un officier de l’état-major espagnol pour faire la liaison. Une autre entrevue est préparée pour le 11 après-midi, avec revue des troupes et des positions.

        Le 11 au matin, avant de partir pour la Gaya, Murray replace Clinton aux commandes, avec ordre de préparer un assaut pour le soir si les officiers du génie lui indiquent que la brèche est prête. A son arrivée au QG espagnol, le général anglais est conduit dans un tour extensif des positions espagnoles. Il dira à son procès qu’elles lui ont semblés inadéquates, car trop étendues, et que le cours d’eau était guéable en de nombreux endroits. On peut douter de cette affirmation à posteriori, car sur le moment, il n’en dit rien et confirme l’envoi de renforts pour le lendemain. Pendant la journée, des paysans arrivent de Villafranca annonçant l’arrivée dans la ville d’un corps de troupes français, et Whittingham, envoyé en reconnaissance en personne, confirmera la présence d’une colonne estimée à 8000 hommes.

        Du côté du siège, le responsable du génie indique à midi au général Clinton que les brèches du corps principal et des fortins sont prêtes à être attaquées, et Clinton demande et obtient de Murray l’ordre de préparer l’assaut pour 10 heures du soir ; l’armée « anglaise » est aussi informée du détachement de soutien des Espagnols prévu pour le lendemain, il va y avoir assaut pour la division Clinton, et elle sera du mouvement offensif du lendemain en compagnie de Whittingham, le moral monte à des sommets.

        Du côté du commandant assiégé aussi, l’assaut semble imminent, et le général Bertoletti se demande bien comment il va pouvoir le repousser. Le moral de la garnison, lui, « pourrait être meilleur ».

        A 7 heures du soir, Murray part du campement espagnol, et est de retour dans son propre bivouac deux heures après; le reste de la soirée va être « époustouflifiant ».
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 08 Nov 2020, 14:19

        14) Crise de panique du général en chef anglais au soir du 11 juin

        A son arrivée, il apprend que des paysans sont venus rapporter que des Français sont arrivés à Perello le 10, et qu’ils ont continué sur Montroig. Quelques temps après, un officier espagnol arrive du QG de Copons indiquer que les Français à Villafranca ont poussé des reconnaissances au-delà de la ville le soir même.

        Là, l’esprit du général anglais disjoncte ! On rejoint la tragédie classique, presque au niveau de Phèdre, « tout conspire et me nuit, et conspire à me nuire ». Dans ses missives, et dans ses "explications" au cours du procès de 1814, il ne va cesser de faire référence au désastre d'Ostende en 1798, où une force terrestre envoyée, comme à leur habitude, par Pitt/Dundas "faire quelque chose de constructif" avec un effectif ridicule et aucun moyen rapide de rembarquer, avait du se rendre sur la plage à cause du mauvais temps (mais surtout à cause de l'idiotie inhérente de l'équipée, ce qui n'est pas le cas ici).

        Le catastrophisme du général semble avoir contaminé son état-major, son chef d’état-major annonce que si Suchet abandonne son artillerie et passe par Montroig, et la colonne de Barcelona se dirige vers Valls, ils peuvent se rejoindre à Reus avec 25000 hommes le lendemain. C’est oublier complètement que l’armée d’Alicante, avec ou sans aide de Copons, est capable de se poster sur la route prise soit par les 13000 hommes de Suchet (en fait 3500 sous Pannetier), soit des 10000 de Decaen (en fait 6000 sous Maurice Mathieu), voire même les deux en succession, dans une bonne position, et de les battre séparément ! Mais c’est une chose que Murray n’a jamais semblé être capable d’imaginer… (il faut absolument que je fasse jouer ça une fois en figurines, ça sera absolument hilarant).

        Mais Murray est en panique totale, s’imaginant même ne disposer que de 18 heures pour rembarquer avant d’être aux prises avec tous les Français de la terre ! Car la colonne du sud, s’il l’a comptée à 13000 hommes, peut très bien en compter 18000 si Suchet a décidé, comme il est logique dans le petit esprit malade du général anglais, que rouvrir sa communication était prioritaire sur toute autre considération ; et la colonne de Barcelona, comptée à 10000, peut aussi être en réalité composée de 13000 hommes…

        Donc à 21h30, il annule l’assaut, envoie toute une série d’ordres d’où il ressort que tout ce qui a été débarqué doit être renvoyé à bord, et que le matériel non-indispensable encore à terre à ce moment sera abandonné. Dans le même temps il rappelle Bentinck du front de la Gaya, sans en prévenir Copons, auquel sa missive de 21h30 annonce seulement que, suite à l’approche des troupes ennemies, il est forcé de rembarquer une partie de son matériel de siège, mais que six bataillons et une batterie le rejoindront sans faute au matin ; ainsi, sans compte la cavalerie rappelée en catimini, le soutien prévu vient de diminuer de moitié.

        Ce n’est pas tout, dans le tumulte de ces ordres, rien n’a été envoyé aux responsables de l’artillerie de siège, et ce n’est qu’à minuit que Murray daigne s’en préoccuper. Les trois batteries le long du fleuve doivent être démontées et le matériel embarqué, quand à celles du Monte Olivo, le temps va manquer pour rapporter les canons au rivage, donc il faut les enclouer et brûler les affûts et tout ce qui ne peut être rapidement enlevé.

        Le responsable de l’artillerie de siège, le Colonel Williamson, vient protester en personne contre l’abandon du matériel et le retard avec lequel il a été mis au courant, disant que si il avait reçu la nouvelle tout de suite, il aurait pu tout emporter dans les temps ; il déclare encore que si on lui accorde un peu plus de délai, il se fait fort de tout rapporter jusque sur la plage. Le général se laisse fléchir et autorise l’artillerie lourde à être embarquée à la nuit tombée du 12.

        L’amiral Halliwell le suit, et s’insurge contre la hâte que sir Murray veut imprimer à son rembarquement, disant que cela va causer des pertes matérielles inutiles et du désordre ; les deux commandants se séparent après une vive altercation.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 11 Nov 2020, 07:49

        15) Retour de l'irrationnel au 12 juin

        Mais avec le lever du soleil du 12 juin revient la panique.

        À 9h00 partent les ordres pour un début immédiat de l’embarquement, et un rapprochement des postes éloignés. Les troupes du colonel Prévost au col de Balaguer doivent attendre le lendemain pour faire sauter le fort et rembarquer là où elles ont débarqué le 2 juin, avec les deux bataillons espagnols dont la retraite est pensée coupée, et qui seront débarqués plus tard dans une zone sûre.

        Pensant à son allié qu’il n’a toujours pas prévenu, il ordonne à Clinton de détacher six bataillons dans sa direction, en vue de faciliter son repli (il n’est pas question de l’aider à défendre la Gaya, contrairement à la teneur du message de la même heure qui lui est envoyé).

        Une demi-heure après, l’ordre est annulé, et Clinton et Whittingham doivent se diriger vers Constanti, de l’autre côté du Francoli, dès que les Espagnols se seront repliés de leur position sur la Gaya.

        Une demi-heure plus tard, plus de mention de l’armée de Copons, Clinton doit se mettre en marche vers l’autre côté du Cap Salou pour utiliser la plage bien mieux abritée. Le Colonel Williamson, lui, doit détruire les pièces du Monte Olivo et tout le matériel qui s’y trouve et se joindre à la division Clinton.

        À 10h30, on oublie la marche vers le cap Salou, il faut rejoindre le QG à l’embouchure du Francoli.

        A 11h00 la hâte est devenue moindre, et la division Whittingham doit prendre la place de Clinton en protection des ouvrages au nord, qui peuvent attendre la nuit pour être démontés et apportés sur la plage.

        Et ainsi de suite jusqu’à 14h00.

        Au procès, Clinton produira ainsi sept ordres successifs et contradictoires qu’il a reçus entre 9h30 et 13h30 (plus un ordre verbal transmis par un AdC, dont il n'a pas de preuve écrite).

        Pour l’heure (14h00), les fantassins se dirigent finalement vers le rivage le long du Francoli, et les artilleurs, dégoûtés, enclouent dix-sept pièces lourdes en parfait état et une hors d’usage dans les ouvrages du Monte Olivo, puis mettent le feu à leurs outils, qui avaient été bien préparées en vue d’un déplacement de nuit, avant de se joindre à la division Whittingham en marche vers la plage.

        Autant de changements d’ordres en si peu de temps ont des raisons, Murray, en cette matinée chargée, va recevoir plein de rapports qu’il n’arrivera pas à gérer, et qui vont l’amener à réagir de façon épidermique sans prendre le temps de la réflexion.

        -Tout d’abord une missive de Copons lui indiquant que de l’infanterie est arrivée au col avant Arbos, et qu’il s’attend à être attaqué sur la Gaya.

        -Puis une délégation de ses officiers d’état-major lui enjoignant de prendre la tête de l’armée et de se diriger sur la Gaya pour battre les Français avec Copons, ou en direction des troupes de Suchet dans la même idée pendant que Copons retardera la colonne de Barcelona avec le soutien des bataillons de Clinton.

        -Puis la nouvelle de l’arrivée d’infanterie française à proximité de Montroig.

        -Puis l’information que Perello semble vide d’infanterie (Musnier part juste de Tortosa, l'existence de sa colonne n'est donc pas connue à ce point), juste gardée par de la cavalerie et des charriots.

        Et ainsi de suite ; toutes les rumeurs déclenchent un nouvel ordre sans chercher une confirmation.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 15 Nov 2020, 07:36

        16) Déroulement du rembarquement, fin du siège

        Pendant la nuit du 11 et le début de la matinée du 12, sont embarquées l’artillerie des trois batteries inférieures, l’infanterie d’Adam et la cavalerie qui n’a pas été envoyée sur la Gaya, plus une bonne partie du matériel de l’armée. L’embarquement des matériels d’artillerie est toujours en cours vers 10h00, lorsqu’un nouvel ordre de Murray arrive, demandant que l’on n’embarque plus que les hommes ; Le matériel devra être détruit sur la plage, les mules et les chevaux abattus.

        Heureusement, l’amiral Halliwell, qui avait débarqué pour superviser les opérations sur la plage, énervé par cette décision qui semble épidermique et non justifiée, ordonne aux marins de continuer à embarquer du matériel. En vain Donkin, arrivant du QG vers midi, vient annoncer que les Français ne sont plus qu’à 2h30 des plages, ce qui est symptomatique de la panique qui règne dans l’état-major. Les marins, qui sont sous les ordres de la Navy, obéissent aux ordres précédents de l’amiral.

        Ce n’est qu’après midi que les troupes de Mackenzie commencent à descendre sur la plage et à embarquer, suivies de celles de Clinton et enfin les Espagnols de Whittingham, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une arrière-garde d’environ 500 hommes sous Clinton. A partir de 14h00 aucune nouvelle des Françaisn’ayant été reçue, la panique diminue, et Murray permet à un détachement sous le Colonel Bentinck (une wing du 2/27th, douze pièces de campagne, un escadron du 20th LD et les « Foreign Hussars ») de se diriger vers la plage au delà du Cap Salou, sans doute pour décongestionner la plage. Ils y rembarquent à la nuit tombée du 12.

        Dès que les dernières troupes des bords du Francolli sont à bord, les marins recommencement à charger des mules et du matériel. L’embarquement est globalement terminé à la nuit tombée, et toute la nuit et le matin du 13, les marins récupèrent du matériel laissé en vrac dans le désordre du 12 matin sur la plage, boulets de siège, plateformes d’artillerie, outils, sacs de biscuit de marine et tonnelets de porc salé.

        Le 13 en fin de matinée, alors qu’il ne reste presque plus rien à terre, Murray reçoit la nouvelle imprévue de la part de Copons que les Français arrivés aux abords d’Arbos ont retraité vers leur gros (resté chez les copains, comme d’habitude) pendant la nuit, et que l’ensemble a même abandonné Villafranca en direction de Barcelona.

        Le Colonel Prévost annonce ce même jour que les troupes arrivées à Montroig ont retraité de leur côté vers Perello sans chercher à aller plus loin. Le colonel Bentinck confirme, ses avant-gardes ont rencontré l’arrière-garde française sur la route, en direction de Perrelo. Murray sait (mais s’en rend-il compte ? Pas dit au vu de son comportement lors du procès) ainsi dès le 13 qu’il a fui devant des fantômes.

        La garnison, voyant ce rembarquement chaotique d’un œil totalement incrédule, ne sort de ses murs qu’après que les dernières barques soient hors de vue, et, prudemment, va inspecter les anciennes positions « anglaises ». Ils trouvent donc sur le Monte Olivo les dix-huit pièces enclouées, mais aussi un gros stock de matériel de siège en assez bon état, et sur la plage, des sacs de farine et de la viande salée, « oubliés » lors du rembarquement.

        Les pertes de ce « siège » sont, en fait, en relation avec son ridicule: l’armée anglo-hispano-sicilienne a 15 morts, 82 blessés, et 5 disparus, la garnison, elle, a perdu 13 morts et 85 blessés ; pas grand-chose pour 10 jours de siège actif !
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 18 Nov 2020, 19:28

        17) Actions du 1ro Ejército

        Retournons du côté de Copons, sur la Gaya ; nous avons vu que le 12, vers 9h30 il est informé du rembarquement d’une partie du train de siège anglais, et que les troupes de soutien seront moins nombreuses que prévu. C’est préoccupant car les Français sont réputés au moins se trouver à peu de distance de sa ligne de défense, en forte supériorité numérique, puisque signalées à 8000 hommes minimum, et qu’un gros tiers de ses troupes est sur la route côtière. Heureusement, l’ennemi est peu offensif, mais le général espagnol est certainement un peu inquiet en attendant ses renforts.

        Une heure ou deux après, il est effaré par la nouvelle qu’il reçoit de Murray, que l’intégralité de l’armée « anglaise » a ordre de rembarquer sans délai, le laissant potentiellement entre le marteau de Decaen et l’enclume de Suchet.

        Il ordonne immédiatement à ses troupes sur la côte de rejoindre le gros à Vendrell, où retraite la majeure partie des troupes d’Arbos, ne laissant que des avant-postes sur la Gaya. La route de Tarragona est maintenant presque ouverte, et il suffirait que Maurice Matthieu montre une brigade sur la Gaya pour que Copons retourne dans la montagne sans disputer le passage.

        Mais rien ne vient, et au matin du 13, les avant-gardes de cavalerie espagnole ne trouvent de Français ni près d’Arbos, ni même dans Villafranca. Néanmoins, échaudé par le comportement de Sir Murray, le général espagnol retourne à son QG de Reus, ne laissant que des avant-gardes sur la route Barcelona-Tarragona, et un poste de cavalerie à Villafranca.
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Re: [Espagne 1813] Murray à Tarragona - un échec exemplaire

Messagepar MASSON Bruno sur 22 Nov 2020, 08:29

        18) Actions au sud du Cap Salou jusqu'au 15 juin

        Pour revenir à la marche vers Montroig de la brigade Pannetier, cette reconnaissance en force est arrivée en vue de cette même ville la nuit entre le 11 et le 12 juin, après avoir traversé un désert, tous les habitants ayant fui dans la montagne avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. Arrivé dans le bourg désert, il est tout aussi incapable de découvrir ce qu’il se passe dans la plaine de Tarragona, mais toujours est-il que les faibles bruits de canonnade qu’il avait commencé à entendre la veille se sont éteints, ce qui doit vouloir dire que la place est tombée.

        Il n’en est rien, mais le général français n’a aucun moyen de le savoir, non plus qu’il n’arrive à avoir de nouvelles de l’armée française de Catalogne. En désespoir de cause, et au cas où la forteresse tiendrait toujours, il fait allumer une série de grands feux sur la crête la plus élevée pour faire savoir à la garnison que des secours sont proches. Ça aurait pu être à double tranchant, car les secours de ce côté ne se manifesteront plus, mais les ressauts montagneux entre Montroig et Tarragona feront que la lueur de ces brasiers ne seront pas aperçus des troupes de Bertoletti.

        Pannetier recule alors d’une quinzaine de kilomètres pour se rapprocher de son chef, qu’il informe de l’absence de résultat de son expédition ; il va rester dans cette position avancée jusqu’au 13 juin.

        Du côté de Sir Murray, les instructions de Wellington indiquaient que si l’assaut contre Tarragona échouait, il fallait revenir au plus vite dans la plaine de Valencia pour submerger la garnison avant le retour de Suchet. Le général fera tout autre chose.

        Tout d’abord, la marche de la colonne de Montroig peut avoir comme but de couper le détachement du colonel Prevost du reste de l’armée, aussi ordre lui est donné de détruire le fort de Balaguer, puis de revenir à son point de débarquement. Trois bataillons de Mackenzie y sont mis à terre dès la soirée du 13 pour couvrir ce rembarquement. Toute la flotte, transports et escorte, est au large de la plage, à attendre.

        Le 14 au matin, ayant appris enfin la taille réelle des troupes françaises envoyées vers Montroig, Murray décide de tenter d’attaquer la brigade Pannetier avant qu’elle ne rejoigne Suchet à Perello. Le reste de la division Mackenzie est donc mis à terre, et suivi par celle de Clinton et les Espagnols de Whittingham.

        La première division est dirigée vers l’intérieur des terres à travers la montagne. Comme on pouvait le supposer après une décision aussi tardive, elle arrive en vue de sa cible alors que celle-ci quitte Bandellos et est rejointe par les avant-gardes envoyées à sa rencontre par Suchet. Il est alors clair que la colonne « anglaise » n’a aucun moyen d’arrêter la marche de la brigade française sans se mettre à distance de frappe du reste des troupes de Suchet, et donc de risquer une défaite problématique.

        Car le même matin, après avoir entendu la destruction du fort de Balaguer, Suchet a conduit une reconnaissance personnelle en direction du col du même nom, et a pu distinguer l’ensemble de la flotte au large, la division Mackenzie sur la plage et d’autres troupes en train de débarquer. Il est chassé de son point d’observation par le feu de deux bricks et d’un côtre anglais.

        Le volume de l’expédition « anglaise » lui apparaît alors, et son infériorité numérique probable le fait craindre une attaque, qu’il décide d’éviter. Ordre est donc donné à Pannetier de reculer aussi vite que possible vers Perello, où il trouvera sa batterie, les cavaliers westphaliens et le 12e Hussards. Et le 16, aux troupes de Perello de reculer jusqu’à l’embouchure de l’Ebro, avant Amposta, qu'elles atteignent le 17. Pannetier est ainsi laissé encore plus isolé, mais en plaine.

        La division Musnier, à son arrivée à Perello le 11, a aussi apporté la nouvelle crainte que les troupes de Del Parque sont en mouvement au sud de Valencia et ont commencé à repousser les avant-postes de Harispe sur un très vaste front. D'autres messagers arrivés ensuite annoncent une offensive se montant au centre et à la droite du dispositif français.
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